Giuseppe Pagano « Le scénario du pire au carré »

On a parfois reproché aux économistes d’être les spécialistes de la météo de la veille, ou de prévoir avec une grande précision les crises après qu’elles se soient produites. Mais l’analyse de Stiglitz n’est pas rétrospective. Elle est claire, pertinente et lucide.

Opinion publiée dans le journal L’écho du mardi 27 septembre 2016

Le 23 juin, les électeurs britanniques ont majoritairement choisi de quitter l’Union européenne. Du point de vue historique, c’est infiniment regrettable. Pour avoir si souvent partagé la souffrance des autres peuples d’Europe, les Britanniques appartiennent fondamentalement à la destinée européenne ; ce sont nos amis, et tous les Européens qui vivent aujourd’hui dans la paix et la démocratie leur doivent une reconnaissance ineffaçable.

Mais au-delà de l’histoire, pour les partisans de la construction européenne, c’est le scénario du pire qui se vérifie : l’Europe politique se trouve affaiblie, et, surtout, on peut craindre que la décision britannique fasse école.

Du point de vue économique, deux mois seulement après le scrutin, il est évidemment prématuré de tirer des conclusions : les effets – positifs ou négatifs, pour le Royaume-Uni et pour l’Union –n’ont probablement pas encore pu se marquer, et il faudra attendre plusieurs années pour qu’on puisse les mesurer de façon satisfaisante.

En effet, dans l’immédiat, rien n’a changé. Le Royaume-Uni n’a pas quitté l’Union, et les négociations en vue de son départ ne seront pas entamées avant plusieurs années. De plus, le désengagement britannique concerne davantage le fonctionnement politique de l’Union que son organisation commerciale.

Certes, quitter l’Union implique a priori aussi de renoncer à son organisation économique, et donc commerciale. Mais les Britanniques ne souhaitent pas quitter le marché européen et les Européens ne souhaitent pas davantage renoncer au marché britannique. Dès lors, moyennant des négociations d’une certaine durée, on peut imaginer qu’à terme le Royaume-Uni bénéficiera d’un statut proche de celui de la Norvège ou de la Suisse, auquel s’ajoutera une version plus ou moins assouplie de la libre circulation des personnes. Bref, on pourrait penser que les effets du Brexit sont encore lointains et donc imperceptibles.

Analyse trompeuse

Cependant, cette analyse est, pour une part, trompeuse. En économie, on admet généralement que les phénomènes attendus pour le futur sont rapidement anticipés par les acteurs concernés. Ainsi, et paradoxalement, il se peut que les effets précèdent chronologiquement l’existence matérielle de la cause. On s’attend donc à observer dès à présent, non pas les effets du Brexit, mais plutôt les effets de leur anticipation, c’est-à-dire les effets de ce que les opérateurs économiques imaginent que ses conséquences seront.

Dès l’annonce des résultats du vote, la livre sterling a chuté par rapport à l’euro et au dollar. De même, les marchés financiers ont fortement reculé; preuve que les conséquences anticipées du choix britannique affectaient l’ensemble de l’économie européenne voire mondiale.

Il semble, cependant, que les anticipations se sont rapidement redressées. Si la livre sterling est restée en dessous de son niveau ante-Brexit, les marchés financiers ont rapidement effacé complètement les pertes des 24 et 27 juin. Plus surprenant encore, c’est le Footsie qui a connu le redressement le plus marqué.

Ainsi, si on se fie aux anticipations, il semble que les Britanniques ont, aujourd’hui, une vue sensible- ment moins négative et moins pessimiste des conséquences de leur choix.

Pour une part au moins, cette évolution repose sur des éléments objectifs. Ainsi, la baisse du cours de la livre aura un effet stimulant sur les exportations et la balance commerciale du Royaume-Uni. La baisse du taux directeur opérée par la Banque d’Angleterre le 4 août, portant celui-ci de 0,5 à 0,25%, devrait également soutenir l’activité, d’autant plus que le nouveau gouvernement semble vouloir mener une politique budgétaire, elle aussi, plus expansive. Enfin, d’une façon plus générale et conformément à la théorie du fédéralisme et de la décentralisation, il n’est pas exclu que la plus grande liberté d’action dont devraient disposer les autorités britanniques après avoir quitté la structure politique de l’Union leur permette de prendre plus rapidement des décisions mieux adaptées à leur situation spécifique et donc plus efficaces.

Paradoxalement, la question est désormais de savoir si ce premier regain d’optimisme est une bonne chose. Pour l’économie britannique, cela paraît probable, mais pour la construction européenne, ce n’est pas sûr.

La « punition » des Britanniques

Dès lors que le départ des Britanniques est désormais inévitable, et donc qu’on se trouve déjà dans le scénario du pire, la préoccupation de certains partisans de la construction européenne est d’éviter que le cas fasse école et que d’autres pays remettent en question leur appartenance à l’Union ou qu’ils se montrent, à l’avenir, plus réticents à propos d’une éventuelle extension de ses compétences.

Dans cette logique, le recul attendu de l’économie britannique devait servir d’épouvantail et dissuader tout autre candidat à l’exit. C’est pour cette raison que la « punition » des Britanniques devait être exemplaire, avec, en particulier, la menace de les traiter moins favorablement que la Norvège ou que la Suisse en limitant leur accès au marché européen. S’il devait s’avérer, ce que les anticipations laissent entre- voir, que la « punition » britannique serait finalement plus légère que prévu, on serait alors, de ce point de vue, une deuxième fois dans le scénario du pire: le pire dans le pire ou le pire au carré…

Mais, aux antipodes de la logique de punition ou de sanctions, pour éviter ce scénario du pire au carré, l’Union européenne devrait plutôt mettre en évidence les avantages du « remain » et laisser entrevoir une évolution positive de son économie qui bénéficierait à tous les États membres. Le vrai enjeu est alors de savoir comment rendre à l’économie européenne et à celle de la zone euro la prospérité nécessaire au bien-être de ses citoyens.

L’avenir de la zone euro en question

À ce propos, l’économiste américain Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, publiait récemment*, une analyse d’une remarquable perspicacité.

Son diagnostic est clair et, hélas, sans appel: si la zone euro n’adapte pas ses règles de fonctionnement, la monnaie commune et même l’Union européenne sont vouées à l’échec.

Pour Stiglitz, le système était prévu pour favoriser le bien-être et l’intégration, mais il a l’effet inverse… Cela n’est pas dû à un excès de déficits publics ou à la rigidité des marchés du travail, mais plutôt à l’euro lui-même et à la politique menée dans la zone euro.

En supprimant les changes, l’euro a fait disparaître le principal instrument d’adaptation à des chocs exo- gènes ou à des évolutions différentes de la productivité. Dans ces conditions, même les meilleurs économistes et les meilleurs décideurs du monde ne pourraient pas faire fonctionner la zone euro convenable- ment car, affirme Stiglitz, sa structure est aussi rigide que celle de l’étalon-or du passé. À long terme, un tel système est intenable. Stiglitz alors fournit sept propositions susceptibles d’éviter l’éclatement.

En premier lieu, il faut renoncer aux critères de convergence et singulièrement à limite des 3% pour le déficit budgétaire.

Dans le même sens, il suggère de remplacer la politique de « sobriété » (que certains appelleront plus simplement politique d’austérité) par une stratégie de croissance basée sur un mécanisme de solidarité et de stabilisation des États en difficulté.

Renoncer également à un système où les États doivent emprunter dans une monnaie qu’ils ne contrôlent pas et, en remplacement, emprunter via des euro-obligations.

En quatrième lieu, Stiglitz suggère une meilleure répartition des charges de l’ajustement: les pays en excédent commercial devraient augmenter leurs salaires et leurs dépenses publiques, de façon telle que leurs prix augmentent plus vite que ceux des pays déficitaires.

Il suggère d’adapter le mandat de la Banque centrale, sur le modèle de la Federal Reserve américaine, de façon à prendre en compte, dans ses objectifs, non seulement la stabilité des prix, mais aussi l’emploi, la croissance et la stabilité.

En sixième lieu, il faudrait introduire, en outre, un système d’assurance commune des dépôts qui évite que l’argent fuie les pays en difficulté pour se concentrer dans ceux qui n’en présentent pas.

Enfin, en septième lieu, il recommande l’introduction d’une politique industrielle qui incite les pays les moins performants à rattraper les leaders plutôt que de l’empêcher.

Stiglitz conclut: « Si les leaders européens ne peuvent ou ne veulent pas prendre les décisions qui s’imposent, les électeurs le feront à leur place, comme on l’a vu cet été avec le Royaume-Uni.« 

La vision de Stiglitz mise sur une politique décidée et volontariste des autorités politiques et monétaires visant la coopération, la croissance et le redressement de l’emploi. Même s’il faut craindre qu’elle soit irréaliste dans le contexte politique actuel, cette vision positive est probablement le meilleur antidote à l’exit.

On a parfois reproché aux économistes d’être les spécialistes de la météo de la veille, ou, si on préfère, de prévoir avec une grande précision les crises après qu’elles se sont produites. Mais l’analyse de Stiglitz n’est pas rétrospective. Elle est claire, pertinente et lucide. On ne pourra pas lui reprocher qu’il ne l’avait pas dit avant…

* 24/08 dans De Standaard, reprise dans Le Soir du 14 septembre.

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